Education et rejet ne
peuvent aller de pair
par Charles Gardou
(Article paru dans « Le Monde »
édition du 15 mai 2004) "N'écoutez
pas ce qu'ils disent, regardez ce qu'ils font." Cette phrase du
philosophe Henri Bergson, reprise par un autre philosophe, Vladimir
Jankelevitch, braque les projecteurs sur un des écueils majeurs où viennent se
briser nombre de nos espoirs d'accès à une culture inclusive, que notre
Conseil national "Handicap : sensibiliser, informer, former"
appelle de ses vœux. Je veux parler de l'absence de cohérence entre les
textes législatifs et la réalité concrète de ceux qui vivent le handicap au
quotidien. Si les "préconisations" et autres priorités
politiques brillent par leur humanisme, force est de constater, sauf à
s'enfermer dans une omerta politiquement correcte, que leur mise en actes
apparaît pâle. Les vieux démons de l'humanité ne reculant pas à coups de
formules magiques, des atteintes aux droits fondamentaux de la personne et
des dysfonctionnements graves se perpétuent dans notre pays. Nous pouvons le
constater au quotidien. Le handicap constitue toujours une des causes
majeures d'exclusion : nous restons à la traîne et le bilan de notre
politique demeure décevant, près de trente ans après le vote de la loi
d'orientation en faveur des personnes handicapées. Aussi
le nouveau texte de loi, en navette entre Sénat et Assemblée nationale,
nécessite-t-il un vaste débat national, au centre duquel se trouve la
question de la formation des acteurs de tous les secteurs professionnels. Qu'en
est-il pour notre système éducatif ? Quelle formation propose-t-on pour
réussir le pari de l'inclusion des enfants touchés par un handicap ? La
formation initiale et continue des professeurs des écoles se révèle tout à
fait insuffisante, et plus encore celle des professeurs de collège et de
lycée. Les inspecteurs des écoles ne bénéficient que d'une brève formation,
les inspecteurs pédagogiques régionaux et ceux qui sont en charge de
l'enseignement technique demeurent impréparés. Pas de vraie formation non
plus pour les conseillers d'administration scolaire et universitaire, ni pour
les personnels de direction. Le
dispositif est globalement à reconsidérer, à concevoir même de toutes pièces
pour certains personnels. Il semble bien qu'il n'existe pas encore de
véritable projet de formation cohérent et volontariste. Cette carence
évidente suscite, chez les enseignants accueillant un enfant
"handicapé" dans leur classe, des sentiments de solitude et
d'incompétence qui les conduisent parfois à l'épuisement. Chez les autres,
elle explique leur attitude contradictoire : ils soutiennent le principe de
l'inclusion, tout en manifestant des réticences face à une situation
concrète. L'insuffisance
de la formation personnelle rend difficile leur rapport à l'enfant en
difficulté, laissant libre cours aux représentations erronées et à leur
angoisse d'un face-à-face éducatif insoutenable. L'impréparation
fonctionnelle sécrète leurs difficultés d'adaptation didactique et
pédagogique, d'où leur doute sur l'efficience des pratiques d'inclusion,
voire leur refus de s'y impliquer. La
scolarisation d'élèves présentant des déficiences sollicite des compétences
professionnelles avérées, dépassant la vocation ou l'œuvre de bienfaisance.
On ne peut continuer à considérer les maîtres spécialisés comme des
missionnaires laïques ; ni à oublier les classes qui "intègrent",
donnant aux enseignants volontaires l'impression d'assumer un rôle qui
dépasse leur métier et, qui plus est, de s'en trouver stigmatisés. Il y a
urgence à former un enseignant professionnel, médiateur de l'inclusion. La
simple sensibilisation, le bricolage informatif ne suffisent pas. Comment
atteindre la nécessaire continuité entre système ordinaire et système dit
"spécialisé" ? Améliorer les interactions entre les acteurs
potentiels du changement ? Mettre en actes l'inclusion sans avoir
préalablement réformé les esprits, sachant que les enseignants non formés
constituent l'obstacle le plus puissant ? Réformer les esprits des futurs
adultes, si, enfants, ils ont vécu dans des écoles aseptisées ? Les pouvoirs
publics n'ont plus droit à l'immobilisme, ni les enseignants à l'ignorance. En
réalité, ces carences mettent à nu le fonctionnement de la machine scolaire
comme telle. Parce qu'elle repose sur une contradiction fondamentale, notre
école se trouve en guerre avec elle-même. Elle incarne au grand jour le mythe
fondateur de l'idéal républicain, qui proscrit toute forme de discrimination,
mais joue, dans son fonctionnement réel, un autre rôle plus souterrain :
produire de la différence et catégoriser ceux qu'elle accueille ou rejette. En
refusant sa porte aux enfants les plus vulnérables, elle amplifie la fracture
sociale qu'elle est chargée d'atténuer. La coupure intérieur-extérieur y
prend parfois une forme caricaturale : elle milite pour l'égale
reconnaissance de chacun dans la cité, tout en protégeant son territoire de
l'intrusion de la différence. Au nom de la fraternité, qui fait partie de la
devise de la République, elle prône le nous, mais développe prioritairement
le je. La panne du mouvement inclusif semble confirmer que la citoyenneté
partagée est une baudruche remplie de discours guimauves et de pensées
généralistes sur l'égalisation des chances ou la démocratisation. Quelle est la crédibilité d'un système éducatif qui
exclut tout en se disant contre l'exclusion ? Il n'est plus tolérable que
l'accueil des enfants "handicapés" en milieu ordinaire reste
l'affaire de l'opiniâtreté des parents et de la bonne volonté de quelques
enseignants. Or, rien n'autorise a priori à priver un enfant de fréquenter
l'école, avec les aides requises. Aucun établissement scolaire ne peut
s'exonérer de sa mission d'accueil. Éducation et rejet ne peuvent aller de
pair : la première, inscrite dans une logique de vie, cherche à révéler et à
déployer ; l'autre, qui rabaisse et détruit, se rapproche d'une logique de
mort. Il faut consentir un important effort qui passe, entre
autres, par la création d'un institut national de formation, de recherche et
d'innovation sur les situations de handicap. L'inclusion de tous et de chacun
appelle à concevoir et à mettre en œuvre une véritable stratégie formative,
fécondée par la recherche et appuyée sur des réalisations innovantes. Et ce qui est vrai pour l'école est vrai pour l'ensemble
des secteurs professionnels : médecine, architecture, justice, etc. On ne
peut poser des règles et ne pas y croire ; en prescrire l'application et les
laisser lettre morte ; continuer à exhorter sans prendre les dispositions
requises ; afficher des priorités et escamoter le débat. Charles
Gardou est professeur de sciences de l'éducation, président du collectif de
recherche situations de handicap, éducation, sociétés, à l' université
Lumière-Lyon-II, vice-président du Conseil national "Handicap :
sensibiliser, informer, former". |