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Dans un entretien publié sur le site Bien Lire, Jack
Sagot, professeur au CNEFEI (1), montre comment les TICE * peuvent aider
les élèves en situation de handicap : (* Technologies de l'Information et de la Communication
pour l’Education) Valeurs mutualistes : En quoi les TICE favorisent-elles l'accès aux
apprentissages pour les enfants en situation de handicap, voire contribuent à
leur intégration scolaire ? Jack Sagot : Les TICE
constituent des outils d'enseignement et d'intégration, mais aussi des objets
d'enseignement. Les enfants les accepteront et maîtriseront d'autant mieux
qu'ils auront intégré une culture technologique. Personnellement,
j'identifie trois grands champs d'utilisation des TICE : celui de l'action -
c'est-à-dire, faire quand on ne peut rien faire, faire plus et plus vite pour
certains -, celui de la pensée - pour penser et apprendre autrement -, et celui
de la communication. Les problèmes de la relation à l'autre forment un
dénominateur commun aux enfants en situation de handicap. C'est d'ailleurs
bien la raison pour laquelle on se place dans une problématique
d'intégration. Désormais, on essaie d'agir envers ces enfants de manière
différenciée, mais avec et au milieu des autres, et non plus séparément. L'apport de ces outils est-il valable pour tout type de
déficience ? Globalement
oui, mais il sera peut-être plus conséquent sur un champ qu'un autre en
fonction du type de déficience. Par exemple, le champ du faire va être très
important pour des jeunes gens privés de parole ou de manipulation car
paralysés des membres supérieurs. Avec ces outils, ils vont pouvoir écrire,
tracer, calculer… de façon très efficace. Plus les enfants présentent un
handicap massif, plus l'apport de ces nouvelles technologies est
spectaculaire… à condition de réussir à les imposer et à les appliquer. Pouvez-vous donner des exemples concrets de leurs atouts ? Je
connais une petite Chloé, extrêmement intelligente, atteinte de tétraparésie
spastique - sorte de paralysie des quatre membres - et qui ne parle pas. Elle
écrit et communique avec son ordinateur. Elle est si performante qu'elle est
capable de corriger les textes de ses camarades ! Je pense aussi à certains
de mes collègues, aveugles, qui tous les jours prennent leurs messages sur
Internet et communiquent avec des chercheurs du monde entier. Ceci grâce à
une plage tactile dite « de braille éphémère » connectée à leur
ordinateur (2) Dans un futur proche, quel autre type d'outils pourrait faire son
apparition dans un domaine ou un autre ? Si
l'on s'en donne la peine, tous les sourds sont capables d'appréhender la
langue écrite et même de parler. Mais n'entendant pas, ils ne peuvent pas
contrôler leur voix. Pour comprendre les personnes entendantes et ne signant
pas, les sourds profonds ont la lecture labiale comme unique recours.
Celle-ci conduit toutefois à des ambiguïtés, dans la mesure où plusieurs
phonèmes de la langue française se prononcent dans une même forme labiale, un
visème. Cela oblige les sourds à des efforts considérables au niveau de la
suppléance mentale. Pour y remédier, un médecin américain, le Dr Orin
Cornett, avait inventé un système de codes de compléments gestuels permettant
de " désambiguïser " le message parlé et d'obtenir 100 % de
reconnaissance par la lecture labiale. Sauf qu'il est impossible que tout le
monde connaisse cette technique, appelée " Langage parlé complété "
(ou Cued speech en anglais). C'est pourquoi une solution d'avenir
consisterait à utiliser l'ordinateur pour analyser en temps réel la voix, la
découper en phonèmes et la restituer sous la forme d'une tête parlante en y
ajoutant les fameux codes de désambiguïsation. Autrement dit, grâce à cette
nouvelle technologie, un étudiant sourd pourrait s'installer tout au fond
d'un amphi, disposer sur son écran de portable du retour labial de son
professeur situé à l'autre bout et éventuellement de dos, et comprendre la
totalité du cours. Ce
projet, appelé « Labiao » (Lecture labiale assistée par
ordinateur), devrait mobiliser prochainement DATHA, une association d'amis et
de parents d'enfants sourds, des chercheurs de l'INRIA (Institut national de
la recherche en informatique et en automatisme) et de l'INT (Institut
national des télécommunications), ainsi que d'autres partenaires, comme le
CNEFEI. D'une manière générale, les TICE pénètrent-elles
facilement dans les établissements scolaires ? Longtemps, cela n'a pas été le cas. D'autant que
les enfants en situation de handicap étaient en établissements spécialisés.
La situation change peu à peu : depuis une dizaine d'années seulement, ces
enfants sont intégrés dans les classes ordinaires ; il y a trois ans, un plan
gouvernemental a été mis en place pour financer l'achat d'aides techniques
pouvant faciliter l'intégration scolaire. Ces matériels sont acquis par les
rectorats et les inspections académiques, puis mis à disposition des enfants. Et, c'est peut-être bien par le biais du handicap
que les TICE vont entrer encore plus largement à l'école ! Pour ce qui est de la formation des enseignants à
ces outils, on pourra toujours souligner l'existence de problèmes et
d'insuffisances. L'essentiel se situe ailleurs : mieux vaut être attentif à
la maîtrise pédagogique de l'outil, à la compréhension de ses limites et
possibilités plutôt qu'à sa seule maîtrise technique. Il importe ici de
travailler dans une approche pédagogique différenciée et progressive. Pour terminer, quelles sont les conditions requises afin d'éviter que
ces outils génèrent, à l'inverse, de l'exclusion ? Ils
ne doivent pas faire écran avec l'essentiel, à savoir la relation à l'enfant,
ni conduire à sa stigmatisation, voire à sa marginalisation. Il faut donc
veiller à ce que le fait de disposer d'un outil particulier ne contribue pas
à marquer la différence au groupe. Autre risque, lié à la fascination
technique dont j'ai moi-même été victime : la tendance à toujours
vouloir en rajouter et, du coup, à construire des usines à gaz autour de
l'enfant. Or, il faut être raisonnable et appliquer « le juste ce qu'il
faut », de manière à répondre le plus précisément, mais sans surcharge,
aux besoins spécifiques de l'enfant. En résumé, le recours aux TICE doit être
guidé par des objectifs éducatifs, jamais par la technique elle-même. Propos recueillis par
Séverine Bounhol et publiés dans Valeurs
mutualistes, n° 228, novembre 2003 (1)
Centre national d'études et de formation pour l'enfance inadaptée Jack Sagot
y enseigne la physiologie, la psychopédagogie et l'informatique. Il y a créé,
dans les années quatre-vingt, le laboratoire informatique où sont réalisés
aujourd'hui formations, études et certains logiciels originaux. (2)
Chaque ligne de l'écran de l'ordinateur est convertie en caractères braille
qui apparaissent et disparaissent sur la plage tactile à chaque passage de
ligne. |