« faire des mathématiques »

 

Le texte ci-dessous est extrait d'un texte de Marc Legrand, directeur de l'IREM de Grenoble. Je trouve qu’il décrit avec justesse et sans concession l’érosion du sens dans la perception que la grande majorité des élèves d’aujourd’hui ont des mathématiques. Il convient de s’interroger sérieusement sur cette dérive qui conduit à la perte progressive de la « pensée mathématique » indispensable au raisonnement.

 

Question initiale : Cela a-t-il encore du sens aujourd'hui de vouloir faire "faire des mathématiques" aux élèves de Collège ou de Lycée, aux étudiants de DEUG, de Licence ou de préparation au Capes ou à l'Agreg ?

 

"Plus on s'élève dans les niveaux d'études et de spécialisation, plus cette question devrait nous apparaître comme inconvenante et hors sujet, et cependant à bien écouter ce que chacun dit ici et là, il me semble que plus les années avancent et moins ce type de questionnement se révèle déplacé, bien au contraire, et ce, même en acceptant de faire beaucoup de concessions sur ce qu'on entend par "faire des mathématiques".

 

Pour de multiples raisons, l'enseignement des mathématiques a progressivement changé de nature sans qu'on prenne forcément conscience des ruptures profondes dans ce changement. Ce qui a changé, semble-t-il, ce n'est pas principalement la façon dont les cours sont effectués par les professeurs (surtout à l'Université), mais ce que nos élèves et nos étudiants en retiennent, ce qu'ils considèrent comme important, l'interprétation qu'ils se font des exigences intellectuelles qui caractérisent notre discipline.

 

Pour une très grande majorité de nos interlocuteurs, il semble que les mathématiques ne sont absolument plus perçues comme un mode d'intelligibilité du monde, comme un mode de pensée qui repose sur la pratique d'une rationalité exigeante (i.e. à partir de quelques prémisses pas trop nombreuses et choisies avec soin pour ne pas être contradictoires, on cherche à découvrir ce qui est nécessaire et ce qui ne l'est pas, on se pose les questions : "dans un environnement donné, qu'est-ce qui est totalement contraint, donc impossible à modifier, et qu'est-ce qui au contraire reste libre? quels sont alors les paramètres pertinents pour faire évoluer ce qui est variable? etc. etc.").

A ces mathématiques-là qui "apprennent à penser" et qui sont probablement plus nécessaires que jamais dans les démocraties évoluées car elles aident à donner du sens aux situations, permettent de mieux réaliser que certains choix vont avoir des conséquences inéluctables, nos interlocuteurs semblent substituer une version purement mécanique et scolaire : pour eux, le cours de mathématiques serait une sorte de leçon de choses où un professeur dit ce qu'il faut savoir et l'enseigne, i.e. entraîne ses élèves à faire fonctionner dans des exercices et problèmes bien typés ce qu'il a demandé d'apprendre pour pouvoir le réciter. Dans ces mathématiques descriptives totalement scolaires où les propriétés ne sont là apparemment que pour être apprises et récitées, chacun peut constater que le principe moteur en mathématiques - le principe de non contradiction - semble avoir presque totalement disparu. C'est-à-dire que pour un nombre croissant de nos élèves et de nos étudiants, dans un même système axiomatique, une chose et son contraire semblent tout à fait compatibles ! Arriver à l'issue d'un raisonnement ou d'un calcul au résultat " 2 = 3 " ne fait pas crier ! n'oblige pas à revenir en arrière ! "c'est juste une question de présentation, de point de vue, de module ou d'exigences du professeur" !

 

Devant un tel constat, la question cruciale qui s'impose devient : si les mathématiques que nous enseignons sont majoritairement reçues de cette façon, cela vaut-il encore la peine de vouloir les proposer à un si grand nombre et à un tel niveau ? Prétextant cela, certains ne vont-ils pas d'ailleurs aujourd'hui jusqu'à suggérer, de plus ou moins bonne foi, de supprimer purement et simplement l'enseignement des mathématiques excepté pour une très petite élite ou de les réduire à l'apprentissage de quelques algorithmes!

- Fin de l'extrait - "

Marc Legrand

 

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